La Boite (Humains en caisse) : le texte
Voici le texte du spectacle,
montage créé à partir de collectes de paroles
réalisés en places publiques ou plus intimes,
dans les quartiers de Rennes et ailleurs...
Jacques :
Bonjour, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.
J’ai l’honneur de vous souhaiter la bienvenue à Lusigny ! Notre petite cité de caractère.
Vous y visiterez des bâtiments pittoresques, et grâce à notre merveilleuse équipe de guides, arpentez les venelles. Dans la dynamique des réformes culturelles voulues par le gouvernement, la ville s’est lancée dans la reconstitution de cachots médiévaux et autres lieux de torture. De jeunes actrices très épanouies pourront vous faire découvrir leurs talents en simulant pour vous, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, des rôles de femmes et d’hommes qui souffrent. Vous saurez tout sur elles, sur eux : mensurations, goûts musicaux, capacité à vivre enfermées comme autrefois… Il ne me reste plus, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, qu’à vous souhaiter une bonne et agréable visite dans notre cité idéale.
(intermède écriture invisible)
Monique :
Si les vaches avaient la télé, elles ne regarderaient pas passer les TGV.
Latifah :
Oui ? ça va bien oui et toi ? quoi ?
Aujourd’hui ? ça fait six ans que je suis en France… Oui, j’ai suivi un homme sans forcément choisir de venir ! encore une fois !… Mais non, je ne suis plus avec cet homme.
La France ?… oh oui j’aime la France, mais,… tu sais des fois c’est la galère… des journées, des nuits des cris, des pleurs…
Ma mère ? oh, ma mère elle me manque… et l’odeur de là bas, aussi, elle m’aspire …
Bien sûr, il faut que je travaille… mais tu sais moi je suis marocaine… leurs histoires d’intégration, de discrimination positive et tout ça, moi… Quoi ?
Alors ?… je partirai, encore !
Voix intérieure :
Moi je laisse le vent soulever mes rideaux, les odeurs chatouiller mes narines. L’enfer ce n’est pas les autres. Il faut que j’aille voir mon voisin, celui que je regarde depuis ta fenêtre. Et puis celui qui habite un peu plus loin, toujours plus loin.
Accordéon et danse des pieds
Pervenche :
Habitants, si vous voulez rire
Armand :
Sortez de chez vous
Pervenche :
Laissez les infamies dans la télévision
Armand :
Laissez les interdits aux cabinets
Pervenche :
Buvez du café
Armand :
Respectez les autres
Pervenche :
Et riez, allez hop là !
Armand :
Plus tard j’habiterai dans un pot de confiture, il y aura du vent pour caresser
mes cheveux et un bistrot tout petit pour boire du blanc et du rouge avec des grandes tartines de camembert !
Pervenche :
N’importe quoi, un village dans un pot de confiture. Tu débloques mon pauvre Armand ! Tu deviens complètement gâteux !
Victor :
Salut, ça va ? j’viens d’entendre l’autre, là, le p’tit, il disait qu’il dormait trois heures par nuit. Il est complètement malade de la tête, on n’est pas des robots, merde ! Déjà, moi j’arrive jamais à m’endormir en ce moment… et pis, si j’ai pas mes douze heures d’sommeil, moi chui con comme un bouc, au boulot. D’façon, j’veux plus les huiler leurs putains d’connauds d’robots à bagnoles. Elle m’rend complètement marlou c’te putain d’fabrique, j’crois bien qu’j’vais cair l’boulon !
Ouh ben, c’est l’heure, faut qu’j’aille, salut.
Refrain :
Attendant la pluie, attendant le beau temps,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Caravanes et voitures, trottinettes et vélos,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Sur dessus dessous dedans dehors y’a des volcans.
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
(intermède écriture invisible)
Guillemette :
Mon petit village est une rue, d’un côté chacun vend ce qu’il peut.
Côte à côte un bistrot et un body-building, une petite boulangère aux confitures exquises et un kebab à rideaux. Au milieu de la rue, du vent, des voitures qui passent. De l’autre côté, toi ou moi qui regardons. L’enfer c’est pour les autres, au milieu ils se pressent, s’épient, sans se regarder dans leur tombe mécanique.
Bande de tarés.
Monique :
Chez nous les champs y z’étaient verts… tu pouvais marcher pieds nus… et si t’avais froid, ben tu mettais un pull !
Voix intérieure :
Sinon ici c’est plutôt gris, béton ferraille. Mais moi je m’en fiche, je fais le marché dans ma tête, quatre kg de soleil et trois kg d’océan et cinq kg de rêve bien tassé, serré dans mes chaussettes au sable blanc.
Accordéon et danse des pieds
Victor :
Bon, ben, j’suis pas allé. J’suis arrivé là-bas, devant la fabrique, j’ai vu les murs rouge et la pancarte avec écrit « PSA Citroën », j’ai dit « rien, nada, que dalle, du brin, j’irai pas ». Et j’irai plus. Parce que il serait temps qu’ils écoutent ce qu’on a à dire. Nous on a des idées et c’est important pour nous que ce pays écoute ce qu’on a à dire. Moi, c’qu’j’veux, c’est faire la révolution. Et pour commencer, on n’a qu’à délocaliser le chômage, comme ça les patrons y z’iront à l’hosto chercher du boulot ! Et puis halte aux bombes, et stop aux missiles ! moi c’que j’crois, c’est qu’y vaut mieux être détesté pour c’que t’es que d’être aimé pour c’que t’es pas ! Voilà.
Latifah :
Ah bonjour Victor, vous êtes déjà rentré du boulot ?
Victor :
En fait j'suis pas allé, et puis j’irai plus, c’est fini, parce que moi la fabrique ça m’fait crever, alors j’ai décidé, j’arrête, j’descends du train quoi…
Latifah :
C’est amusant que vous disiez ça, parce que moi ce matin j’ai oublié mon chapeau, le bleu, celui des grands voyages, celui qui empêche mes émerveillements de s’envoler…. Alors je ne suis pas partie en voyage, je n’aime pas la façon dont les gens me regardent quand je sème des émerveillements à la volée… Je me suis arrêtée en chemin, je suis descendue du train, comme vous…
Victor :
Latifah, ça fait longtemps que je veux vous dire,... Je… j’suis vachement content d’être vot’voisin vous savez !
Latifah :
Merci Victor, moi aussi ça me fait plaisir… Bon, eh bien à plus tard…
Victor :
…Bon, ben moi j’vais m’prendre un p’tit café g’niève, ça va m’requinquer !
Macha :
Appelle moi dans les profonds dangers. Appelle moi dans la malveillance. Tu es
le soufre qui m’enivre. Je t’aspire, tu m’inspires, je t’expire, je t’extirpe. Appelle, appelle moi. Ça évitera que tu me fasses de la peine. Appelle moi. Putain de téléphone qui ne sonne pas.. Tu as subtilisé ma dépendance. Appelle. Merde.
Refrain :
Attendant la pluie, attendant le beau temps,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Caravanes et voitures, trottinettes et vélos,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Sur dessus dessous dedans dehors y’a des volcans.
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Latifah :
(elle chante une berceuse, on frappe à la porte)
Oui, entrez. Ah, bonjour Victor !
Victor :
Bonjour Latifah, est-ce que vous auriez du sel ?
Non, en fait j’voulais vous dire… Depuis qu’j’vous connais, j’dors plus, mes nuits sont plus longues que mes jours où y’a comme une lumière qui d’vient insupportable… Mais quand j’vous croise, ça m’fait du bien, ça m’empêche de mourir vous voyez ?
Excusez-moi, j’aurais pas dû…
Bon ben, à plus tard !
Latifah :
Attendez Victor, c’est votre sourire, ça me perturbe, et puis vous m’avez prise au dépourvu ! Victor !
Armand :
Je voudrais être sensible, savoir rafistoler les amours perdues, je voudrais le goût de la violette qui sourit, je voudrais le courage des aborigènes, je voudrais le courage d’avoir une vie de tourbillon sidéral, je voudrais être une note dans l’oreille d’un sourd, un champ de musique.
Pervenche :
T’es un peu prétentieux avec tes grandes phrases de grand con ?
Armand :
Oh Pervenche, ma belle, ma bobinette…
Pervenche :
Oh arrête Armand, tu sais bien que ça m’énerve !
Armand :
Hummm, ma bête violette !
Pervenche :
Ah non, bas les pattes, pas touche !
Armand :
Ouh, eh ben reste dans ton coin vieille peau fripée !
Pervenche :
Tu vas te calmer dugenoux ! Sinon je te démolis la cafetière, je te fais gicler la façade sur le bitume et je t’assaisonne la pastèque avec mes obus. T’es qu’une lavette, une peau de gland. Tu chiales comme une fillette qui a perdu sa tétine. Me fais plus chier, compris ?
Armand :
Bon ben si c’est ça, moi j’vais m’coucher !
Pervenche :
Qu’est ce qu’il peut être soupe au lait des fois… enfin, ça fait du bien d’l’engueuler de temps en temps !
Monique :
(elle regarde sa télé, on entend:)
« Ici Houston, rien n’a changé mais depuis longtemps la lumière flotte au gré des écoutilles du monde. La misère me gifle et me lacère mais les pilules du bonheur m’aspirent dans un monde lobotomisé où tout ce qui vit est un fac-similé de l’automatisé.
J’ai faim, mais suis tellement gavée de sécurité que je ne prends plus la peine de vivre.
Ici Houston. Le ciel est proche de ma tête et les étoiles sont atterrées et piétinées depuis longtemps. Mes rêves n’ont jamais vu le jour. Pour me rassurer mon petit carré de lumière cathodique me susurre une berceuse lancinante.
Ici Houston et je suis seule devant cette incohérence où tout ce qui a un sens n’en a pas»
Macha :
Latifah… Il faut que je vous parle…
Latifah :
Macha ?
Macha :
Ça y est !
Latifah :
Ça y est, vous l’avez écrite ?
Macha :
Oui !
Latifah :
Je vous écoute.
Macha :
Il était une fois une jeune fille très belle et très pauvre…
Latifah :
C’est moi ça…
Macha :
Non. Elle était orpheline et vivait seule au monde…
Latifah :
Ah ben non, c’est pas moi !
Macha :
Elle s’appelait Blanche Neige…
Latifah :
Quoi ? Mais enfin Macha, ça va pas du tout là, ça marchera jamais,…
Macha :
Vous croyez ? Ah, je suis trop en avance sur mon temps, je suis une écrivaine maudite… Adieu !
Latifah :
Macha, c’est pas ça, mais le coup de Blanche Neige, on nous l’a déjà fait…
Ouh, ben elle est pas en forme la Polonaise !
(intermède écriture invisible)
Latifah :
Moi je voulais un homme, ni beau ni laid, ni fort ni intelligent.
Un homme qui promènerait l’amour sur les coins de ma peau,
un homme qui m’emmènerait croquer les rayons du soleil
Moi je voulais un homme, à chacun sa merveille.
Et la vie, ce matin, en passant, me l’amène… Victor…
Refrain :
Attendant la pluie, attendant le beau temps,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Caravanes et voitures, trottinettes et vélos,
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Sur dessus dessous dedans dehors y’a des volcans.
Routes chemins ornières, ruelles impasses je vous attends.
Jacques :
Voyez un peu, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.
Entre bigoudènes et colombages, notre cité s’est fait un plaisir de vous recevoir.
Ne fermez pas trop les yeux en partant, le pavé n’est pas régulier et les cheminées pourraient vous étonner.
N’oubliez pas le cœur, les tripes où tout se joue, car c’est dans les bistrots que sont les histoires vraies.
N’espérez pas non plus qu’on vienne trop vous chercher, la machine est en route.
Errez longtemps, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, à toutes les heures et à toutes les sauces, parce que ça sent la vie, alors regardez la.
Mais sachez seulement, mes chers concitoyens, que si vos yeux en ont trop pris, il existe des trains, des allers, des lointains sans retours auxquels on peut songer.
Merci, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.
Fin et Présentation des personnages
L'Escargot Migrateur